- Mois-Sonneur
- Mis en ligne le
Mois-Sonneur #143 : Le jeu vidéo peut-il n'être que numérique ?
En ce mois de Juillet 2026, un mois brûlant sur le plan de la météo en France, le monde du jeu vidéo s'est embrasé autour de la question du support physique, suite à la décision de Playstation d'arrêter les CD sur ses consoles en 2028. Voilà un bon sujet de question du mois pour démarrer une réflexion qui s'étendra certainement sur plusieurs mois. Comme toujours, n'hésitez pas à donner votre avis en commentaire et à partager l'émission autour de vous.
Tout pour ma boite
La première commercialisation du jeu vidéo s’est faite par le principe des bornes d’arcade, des machines qui se trouvaient dans des lieux dédiés où il fallait mettre quelques pièces pour pouvoir profiter de quelques minutes de jeu. De ce point de vue, le jeu vidéo était presque un bien commun, un bien partagé. Et puis, doucement, le jeu vidéo est entré dans les foyers pour s’individualiser, se vendre à l’unité, à la cartouche. Mais, en ce temps-là, l’objectif était surtout de vous faire acheter des consoles, un principe qui est resté vrai pour les constructeurs jusqu’à très récemment.
Sauf que le jeu vidéo est devenu bien plus gros que les simples consoles. Aujourd’hui, même Playstation, Nintendo ou Xbox se font bien plus d’argent en vendant des jeux qu’en vendant des machines. Surtout que ces jeux peuvent désormais être hébergés en ligne, pourquoi pas tourner dans le cloud, et que nous sommes nombreux à avoir succombé au monde du dématérialisé. Dans cette histoire, Steam n’est certainement pas étranger.
Voilà le contexte qui a poussé Playstation a annoncé la fin du support physique pour tous les jeux sur ses consoles à partir de Janvier 2028, une décision qui a le mérite de faire couler beaucoup d’encre numérique. L’argumentaire pour maintenir les jeux physiques tient bien souvent sur 3 piliers : la préservation des jeux, le droit du consommateur et, finalement, la perte économique que cela impliquera. Ou plutôt, le dernier point doit être celui qui supporte les deux autres, la démonstration que c’est une décision idiote, une qui pourrait mettre en péril le jeu vidéo tout entier.
Si on reprend l’argument de la préservation des jeux vidéo, cause tout à fait noble, le support physique meurt, c’est même son essence, et certainement beaucoup plus sûrement qu’une préservation numérique. Si vous possédez encore des cartouches de NES ou de Megadrive (ou tout autre console qui a plus de 30 ans), il est fort à parier que vous ne pouvez plus jouer aux jeux qui étaient jadis sur ces supports. Soit vous n’avez plus la console, soit la console est cassée, soit la manette est cassée, ou la cartouche elle-même, avec le temps, la chaleur et un rangement au fond d’un placard plein de poussière, aura cessé de fonctionner. En clair, vous possédez un superbe bout de plastique qui ne voudra pas dire grand-chose lorsque vous le lèguerez à quelqu’un de plus jeune.
Et même en restant autour des jeux sur disque, et en considérant qu’ils sont accessible à une console universelle (un émulateur sur PC par exemple), de nombreux jeux ne sont plus du tout jouable : les jeux en ligne. Peu se sont émus de la mort prématurée de Concord mais il n’est pas le premier à avoir complètement disparu. On peut penser à The Crew qui a vécu quelques années avant d’éteindre ses serveurs ou encore à des jeux comme Rayman Legends dont une partie du contenu disparaît à la fermeture de serveurs. Et chacun peut comprendre que des serveurs ferment car les maintenir en vie n’est pas gratuit. Alors le faire pour la beauté du geste, de la part d’entreprises privées, ça n’a pas beaucoup de sens.
La question du droit du consommateur est plus épineuse. Le système de distribution des jeux physiques impliquait de nombreux intermédiaires et des droits calqués sur ceux de l’achat de n’importe quel autre objet. La concurrence entre les vendeurs pouvait faire varier le prix, vous aviez ensuite la possession d’un objet réel que vous pouviez alors revendre, que ce soit à un magasin ou à un particulier, ou même le prêter à un proche. Tout ceci n’est pas possible avec un produit numérique, encore moins un jeu vidéo. Enfin, pas possible à l’heure actuelle parce que les lois n’ont pas été prévues pour cela mais on peut imaginer que les choses changent.
On voit notamment arriver la question du monopole des plateformes de téléchargement, d’abord sur mobile mais la question se pose aussi sur les consoles. La question du rachat et d’un marché de l’occasion a peu de sens sauf s’il se fait directement de particulier à particulier, peut-être juste avec une plateforme pour faire l’intermédiaire. Il est tout à fait possible d’avoir un identifiant unique à chaque version d’un jeu téléchargé, vous auriez alors votre propre version numérique d’un produit. Nintendo a par exemple développé le principe de cartouches virtuelles qui va dans ce sens. Vous pourriez donc choisir de vous séparer de votre version d’un jeu au prix que vous voulez, sachant qu’il y aurait quand même un nombre limité de ces jeux “en revente” donc un marché qui pourrait s‘épuiser et forcer les gens à récupérer une version “neuve” à un prix plus fort. Et le prêt pourrait fonctionner avec cette même technologie.
Il reste la question financière et beaucoup de gens passent beaucoup de temps à expliquer que Playstation fait une grosse bêtise avec cette décision, comme si le constructeur japonais était le dernier des idiots. La bataille se fait à coup de chiffres. D’un côté, il y a les constructeurs et éditeurs qui indiquent réaliser au moins plus de 80% de leurs revenus via les formats numériques, cela incluant aussi les DLC, microtransactions et autres abonnements. De l’autre, il y a les chiffres de vente en format physique qui sont encore très élevés, notamment pour les gros jeux et jusqu’en 2022.
Si on revient sur les ventes en physique, le consensus semble montrer encore une proportion non négligeable de ventes en boites, surtout pour les gros titres, mais une proportion qui diminue d’années en années. Avec la fin des disques, prévue pour dans un an et demi, combien de gens cela touchera-t-il ? Surtout qu’il est assez probable que des boîtes soient encore disponibles, simplement pour contenir un code de téléchargement. L’arrêt du physique impactera alors uniquement les personnes n’ayant pas d’accès à internet, ce qui réduit considérablement la masse de gens touchés en 2028.
De l’autre côté, la vente en numérique représente un gain important pour les éditeurs, raison pour laquelle Ubisoft s’est officiellement prononcée en faveur de la mesure de Playstation. En supposant que tous les joueurs “physiques” arrêtent le jeu vidéo en 2028 (hypothèse la plus extrême), leur disparition pourrait être presque intégralement renflouée par les marges plus grandes du format dématérialisé. Pas de crash en vue, pas même pour Playstation car on peut imaginer que Xbox proposera quelque chose de similaire (les bruits de couloir allaient dans ce sens ces derniers temps).
Pour les défenseurs absolus du jeu physique, le dernier bastion pourrait bien être Nintendo, mais cela implique de se couper d’une partie non négligeable du marché. Et encore, ce bastion pourrait bien doucement s’effriter avec le temps, le constructeur ayant déjà lui-même préparé l‘avenir avec les cartouches virtuelles que vous pouvez vous prêter sur Switch 2.
Le vent de l’avenir semble plaider pour un jeu vidéo plus numérique que jamais, comme l’est devenu le monde de la musique enregistrée ou celui de la vidéo à la maison. Ces deux médias passent désormais par des services d’abonnement, et même si on me rétorque que les contreparties physiques existent toujours, ce que je ne conteste pas, qui remarque leur disparition ? Dans ces deux cas, on est passé sur une logique de consommation de service, on écoute ce qui passe, on regarde la dernière série à la mode, et très vite on passe à autre chose, un autre contenu. Le monde du jeu vidéo est déjà passé dans cet univers là, celui des Game as Services. Si la musique, le cinéma ou les séries télévisées ont réussi à survivre à ce passage en numérique, le jeu vidéo devrait en faire de même sans trop de problème.
Commentaires
- Aucun commentaire sur cet article.

Ajouter votre commentaire
Écrire un commentaire en tant qu'invité