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    Mois-Sonneur #114 : C'est quoi un indépendant ?

  • Mois-Sonneur
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On arrive tranquillement à la fin d'une année 2023 complètement folle dans le monde du jeu vidéo, une période où on discute beaucoup des Game Awards (et de GTA 6 aussi en 2023). Et pour ne pas faire le débat du meilleur jeu là où ce n'est pas sa place, on contourne un peu le problème en se posant sur une question un peu plus large, celle du monde de l'indépendant dans l'industrie du jeu vidéo. Retrouvez ci-dessous le Mois-Sonneur numéro 114 ainsi qu'un billet qui continue la discussion sur la question du mois. Comme toujours, n'hésitez pas à donner votre avis en commentaire et à partager la vidéo autour de vous.

L’indépendance, ça se paye.

Le monde du jeu vidéo est un éternel recommencement d’années en années qui se clôt inlassablement par la cérémonie des Game Awards, dernier feu d’artifice où on célèbre le meilleur des 12 derniers mois tout en donnant un avant goût du futur. Mais c’est surtout un prétexte pour lancer toutes sorte de débats dont le résultat importe peu même si certains s’enflamment parfois un peu trop. Et puis, derrière quelques polémiques de comptoir (ou de réseaux sociaux si vous préférez), on trouve parfois des questions plus retors qu’il n’y paraît.

Sur cette fin d’année, le jeu Baldur’s Gate 3 écrase tout et semble bien parti pour ramener un bon paquet de récompenses, peu importe la cérémonie. Un évènement pour un jeu réalisé par une équipe plutôt réduite en Belgique, qui n’avait jamais connu le succès commercial à grande échelle et qui travaille dans son coin, sans l’appui de fonds extérieurs. Et pourtant, cette situation n’a pas convaincu le jury des Game Awards de nommer le jeu parmi les meilleurs indépendants de l’année, une situation qui a fait lever de nombreux sourcils.

En réalité, cela fait quelques années que la catégorie de meilleur jeu indépendant peut créer des discussions. Non pas que les jeux qui y sont ne sont pas suffisamment bons, ils sont au contraire souvent d’un très haut niveau, mais plutôt que certains prendraient la place d’autres, alors que leur statut d’indépendant ne paraît pas si évident. Pour éclairer la discussion, et la réflexion, il faudrait s’appuyer sur une définition claire et précise d’un jeu indépendant. Et c’est là que les problèmes arrivent.

Les Game Awards définissent les jeux indépendants comme des projets n’étant pas passés par un financement traditionnel. Cela résout la question à la provenance des fonds financiers, encore faut-il savoir ce qu’est un “financement traditionnel”. On va donc remonter le temps, à une époque plus simple, celle des débuts de l’industrie. Disons une fourchette allant de 1983, date où l’industrie a commencé à mettre de l’ordre sous l’impulsion de Nintendo, à 2007-2008 et l’arrivée des jeux indépendants sur la grande scène commerciale notamment grâce au programme Xbox Live Arcade.

Pendant cette période simple, il n’existait que deux possibilités : soit vous faisiez un jeu dans une grande entreprise spécialisée dans le domaine avec l’appui d’une section édition, soit vous faisiez un jeu avec les moyens du bords, quelques amis et très peu d’argent. Les premiers étaient des jeux “traditionnels”, de tout type de budgets, de type, d’aspect ou de taille, les seconds étaient des projets indépendants, s’appuyant souvent sur un aspect graphique cachant le manque de moyen, à l’ambition plus restreint et à petit budget. Un jeu indépendant, c’était donc un projet sans éditeur comme peuvent l’être Super Meat Boy, Spelunky, Braid ou Stardew Valley.

Sauf qu’avec l’explosion de cette scène, de plus en plus de projets bien préparés ont vu le jour et on est passé de bricolages avec les moyens du bords à des petites entreprises bien structurées et souvent pleines de gens ayant eu des expériences dans de grosses sociétés. Et ces personnes ont cherché à avoir un peu plus de stabilité, notamment du point de vu financier, permettant de travailler sereinement. C’est justement là qu’est arrivé Devolver Digital, un éditeur spécialisé dans les jeux indépendants.

Un éditeur pour des jeux indépendants, une phrase qui n’aurait eu aucun sens il y a plus de 15 ans. Et pourtant, les jeux Devolver Digital sont encore tous considérés comme des jeux indépendants, et même du point de vue des Game Awards. Depuis, un studio comme Annapurna Interactive est venu dans la même cours et un projet comme Stary a gagné le titre de meilleur jeu indépendant de 2022, quand bien même il est soutenu par un éditeur et donc par un “financement traditionnel”.

Les développeurs de Enter the Gungeon ont une bonne anecdote qui permet de comprendre pourquoi on parle encore de jeux indépendants pour ce genre de projet. L’équipe du studio Dodge Roll travaillait dans son coin sur un concept qui allait devenir Enter the Gungeon. Ce concept a été développé sans appui financier, avec les moyens du bord. C’est dans un deuxième temps qu’il a fallu rencontrer les patrons de Devolver Digital, derrière un rideau d’une conférence comme la PAX, pour les convaincre en quelques secondes de mettre de l’argent sur la table. Devolver a aligné les dollars et Dodge Roll a pu continuer son travail, en grossissant pour offrir un résultat propre.

L’éditeur apporte donc l’argent mais c’est tout, ou presque. Un contrat est établi avec le développeur qui conserve l’intégralité des décisions créatives, l’éditeur se contente de faire de la communication et d’assurer que la partie administrative se déroule sans encombre. En face, les grosses sociétés ont une démarche opposée qui consiste à commander un produit qui répondra à certaines normes du marché à un instant donné. La partie développeur doit alors suivre les instructions, et pourquoi pas changer de route au milieu du processus si les décideurs voient les choses autrement.

Mais même là, la définition n’est pas si facile que ça à appliquer dans le vrai monde. Prenons des cas pratiques. Assassin’s Creed Mirage est un jeu non indépendant, qu’on dira “traditionnel”, parce qu’il est commandé par la section financière d’Ubisoft. Oui, c’est un jeu auto-édité mais par une grosse entreprise, où la liberté créative est remisée au second plan. D’ailleurs, le jeu était au départ un simple DLC pour Assassin’s Creed Valhalla mais à changé de statut et d’ambition en fonction des fluctuations du marché.

Pourtant, tous les jeux avec le logo d’un gros éditeur sur la boite ne sont pas nécessairement des jeux traditionnels. Prenons l’exemple de It Takes Two, qui a gagné le titre de jeu de l’année en 2021 et qui est édité par Electronic Arts, mais sous le label EA Originals qui s’occupe justement des jeux indépendants. On a donc plusieurs jeux qui sont réalisés par des petits studios qui ont pour autant la sécurité financière accordée par Electronic Arts. Sauf qu’en cas de mauvais résultats économiques, il n’y a pas de deuxième chance. On est donc sur un système hybride, encore plus qu’avec Devolver Digital.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, être un jeu indépendant n’a plus rien à voir avec le budget global alloué. Prenons l’exemple de Star Citizen, projet porté avant tout par un créateur qui a ramassé des centaines de millions de dollars pour vivre sous perfusion et alimenter un studio gargantuesque. Peut-être l’un des plus gros budgets du jeu vidéo vivant sur les dons et sans éditeur, on aura donc du mal à ne pas le considérer comme un indépendant.

Toujours dans les exemples à la frontière, prenez The Witcher 3 et Cyberpunk 2077 du développeur polonais CD Projekt RED. The Witcher 3 est un jeu édité par Bandai Namco qui a récupéré le projet à un stade avancé du développement pour en assurer la commercialisation et pourtant, personne ne l’a considéré comme un jeu indépendant. À partir de là, l’étiquette d’indépendant a été retirée à CD Projekt RED alors que Cyberpunk 2077 n’est édité par aucune entreprise tiers ; ce dernier ferait donc tout à fait un client pour la case des indépendants.

Au-delà des Game Awards, qui décident bien ce qu’ils veulent pour leur cérémonie privée, la question du statut des jeux est plus compliquée qu’il n’y paraît. Et si la discussion peut sembler futile, elle permet tout de même de savoir lire un projet à l’avance et donc d’adapter ses attentes. Des jeux comme God of War Ragnarok, Red Dead Redemption 2 ou Elden Ring sont des commandes confiées à des créatifs de grand talent et avec suffisamment de latitude pour faire des choses formidables. Pour autant, le regard global ira dans le détail regarder les qualités techniques, la durée de vie qu’on attend répondre à l’investissement demandé de 70 euros de nos jours ou encore les capacités à accompagner le plus de joueurs dans une expérience la moins frustrante possible. Si cela avaient été des jeux indépendants, on aurait regarder leur créativité dans le gameplay, dans la narration ou dans la direction artistique. Et de toutes façon, sur de grands jeux, tous ces éléments sont toujours respectés.

Si on reboucle sur Baldur’s Gate 3, je ne vois aucun argument contre le fait que c’est bien un jeu indépendant. Il n’y a pas d’éditeur tiers, un petit studio qui travaille avant tout pour la créativité et qui n’avait jamais connu le succès commercial ce qui ne l’avait pas amené à changer sa formule pour suivre une tendance du moment. Et finalement, peu importe ce que disent les Game Awards, la première saison de The Walking Dead par Telltale Games n’était pas non plus dans la liste des meilleurs indépendants de son année, cela n'empêche pas le monde entier de considérer qu’il s’agit bien du premier indépendant Jeu de l’année de l’histoire. Et nous ferrons pareil avec Baldur’s Gate 3.

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