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    Mois-Sonneur #98 : Le Game Pass va-t-il tuer le jeu vidéo ?

  • Mois-Sonneur
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De tradition, le Mois-Sonneur de Juin revient sur l'E3 avec un débriefing du plus grand rassemblement du monde du jeu vidéo et des questions sur l'avenir qui nous est proposé. Mais comme il n'y a pas eu d'E3, et que les conférences proposées à la place ont été assez faible, on change de programme et on se pose une question plus large sur l'impact du Game Pass et plus généralement sur les nouveaux modèles économiques proposés dans le monde du jeu vidéo. Et oui, la question est provocante, un peu volontairement, pour pousser à la réflexion. Et bien évidemment, vous retrouvez ci-dessous un billet plus long, à l'écrit, sur ce même thème. Comme toujours, n'hésitez pas à donner votre avis en commentaire ou à partager la réflexion autour de vous.

Plus de quantité, moins de qualité

Microsoft a décidé de changer le cours de l’Histoire du jeu vidéo en lançant il y a quelques années le Xbox Game Pass, un système qui permet de vous abonner à un catalogue de jeux auxquels vous pouvez accéder à tout moment sans pour autant ne jamais posséder aucun produit. Que vous jouiez à 1 jeu ou à 1000, que vous jouiez 1 minute ou 1000 heures, le prix est le même. Ce jeu qui vous dit bien mais sur lequel vous avez assez de doute pour ne pas mettre 40, 50 ou jusqu’à 70 euros ? Et bien vous pouvez l’essayer sans frais supplémentaires. Et ce petit jeu de créateur qui a l’air complètement barjot, c’est pareil. Un système qui a pris auprès d’un public de plus en plus habitué au game as service et à l’abonnement de façon générale, Netflix en tête.

Le cas de Netflix est un bon parallèle qui peut nous permettre d’interpréter ce que nous vivons dans le monde du jeu vidéo avec le Game Pass, qui marque un tournant beaucoup plus large que simplement pour les consoles de Microsoft. Netflix, ou Amazon Prime Videos, sont des plateformes de vidéo à la demande qui se sont rendus célèbres par la production de quelques séries/films de bonne qualité. Sauf que si on regarde la réalité en face, la plupart des productions de ces plateformes sont de basse qualité et même les bonnes productions sont bien souvent loin de devenir des références artistiques dans leur style. On entend même que Netflix créerait ses séries en s’appuyant sur des algorithmes pour être sûr de plaire au public ; on est bien loin d’une démarche artistique beaucoup plus risquée mais qui peut bien plus durablement toucher.

Le but des plateformes de vidéo à la demande est uniquement de vendre des abonnements, et c’est malheureusement la route que semble vouloir prendre Microsoft avec le Game Pass, notamment après la conférence de non-E3. Le constructeur américain a compris que la guerre des consoles était perdue d’avance face à Sony et Nintendo, il a donc déplacer le combat sur un nouveau terrain ou une simple télévision connectée vous sera suffisante pour accéder au service d’abonnement. Une nouvelle façon de vendre du jeu vidéo, et donc de produire du jeu vidéo. L’objectif n’est plus de produire les meilleurs jeux pour attirer le chalant ; l’objectif est de produire toujours un peu de nouveautés pour donner consommateur sa dose de divertissement, fut-il de qualité bien moyenne.

Ne nous y trompons pas, la faute ne revient pas spécialement à Microsoft, Sony a déjà expliqué vouloir renforcer son offre de game as service sans avoir rien annoncé du côté de ses projets solos pour le moment, un mouvement clairement dans la suite de l’ouragan Fortnite. On avait déjà entendu les patrons de chez Activision nous expliquer qu’ils voulaient transformer Call of Duty en une plateforme sur laquelle les joueurs se connecteraient tous les jours pour découvrir une petite nouveauté, ce qui pourrait amener à lâcher quelques euros. L’arrivée des plus grosses bourses du jeu vidéo dans cette stratégie change tout de même quelque chose : qui va maintenant financer les gros projets artistiques qui osent prendre des risques ?

Faisons un tour rapide de la situation actuelle. Electronic Arts a déjà quasiment abandonné ce terrain depuis plusieurs années, on peut tout de même citer les studios Bioware et Respawn Entertainment qui sont des exemples bien fragiles. Ubisoft a lui aussi abandonné l’idée de faire des jeux de grande qualité qui prennaient des risques depuis bien longtemps. Activision-Blizzard va rentrer chez Microsoft, tout comme Bethesda où les projets comme Starfield sont des exceptions. Et encore, la prise de risque est plus que minime autour de Starfield à en croire les récentes images de gameplay. Chez Microsoft d’ailleurs, tous les gros projets sont dans le décor et n’en finissent plus d’être rebootés, en étant à chaque fois rapproché du monde du game as service. Seuls les studios Japonais, Take Two dans une mesure qui semble s’amoindrir chaque jour et les nouveaux arrivant d’Europe de l’Est semblent continuer le combat du jeu vidéo comme œuvre d’art et de divertissement. Mais dans ce dernier cas, on est déjà plus proche du monde de l’indépendant et donc plus franchement sur des projets à la pointe de la technologie.

Le monde de l’indépendant continuera d’avoir des idées, comme cela a toujours été le cas, quelque soit l’industrie envisagée. En reprenant le comparatif avec Netflix, certains avaient avancé que ce genre de plateforme pourraient tuer le cinéma, pour les raisons que je viens d’évoquer concernant le jeu vidéo. Sauf que des films toujours inventifs ont continué à être produit et diffusé hors de ces plateformes, un monde pas toujours indépendant mais qui a pu vivre dans les salles de cinéma. Dans le monde du jeu vidéo, nous n’aurons pas ces salles de cinéma indépendantes des plateformes : les consoles seront égales aux plateformes d’abonnement.

Pour le moment, le Game Pass a aussi été utile pour redonner vie à des projets qui n’avaient pas eu la bonne communication, encore récemment avec Marvel’s Guardians of the Galaxy, mais a aussi permis de mettre sur le devant de la scène quelques indépendants, cette fois-ci avec Tunic ou Trek to Yomi en exemple. Mais Microsoft veut passer à la vitesse suivante et risque d'inonder sa plateforme de ses propres créations, pour aussi gagner en contrôle sur les abonnements. Dans ce cas, quelle place restera-t-il aux jeux qui ne rentrent pas dans les normes voulue par les géants ? Certainement pas grand chose.

Il existe donc un réel risque que l’arrivée de ces nouveaux modèles économiques appauvrissent la qualité des jeux auxquels nous aurons accès pour nous fournir des produits bien calculés pour nous faire cracher quelques euros de plus. C’est bien évidemment une vision un peu pessimiste et la réalité sera certainement un peu plus joyeuse que cela. Peut-être que ce ne sera qu’une passade de quelques mois/années mais je ne peux me résoudre à penser que les joueurs du monde entier accepteront d’échanger la qualité à la quantité, sur le long terme. En espérant que ce billet vieillisse mal et que l’industrie me donne tort, à commencer par Microsoft qui ferait bien de prendre des risques pour créer de nouveaux grands jeux qui permettraient qu’on arrête de se poser de tergiverser sur l’avenir de notre industrie préférée.

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