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    Mois-Sonneur #95 : NFT et jeu vidéo

  • Mois-Sonneur
  • Mis en ligne le

L'année 2022 continue sur un gros rythme malgré une GDC bien calme, même en matières de rumeur. L'occasion de se poser sur les NFT qui commencent à envahir le monde du jeu vidéo et de regarder ce que cela veut vire. Comme toujours, n'hésitez pas à commenter et à partager tout en retrouvant ci-dessous le billet plus long sur la question du mois.

Plus vraiment virtuel

Ces 20 dernières années, dans le monde du jeu vidéo, nous avons vécu de grands chambardements de modèle économique, passant de jeux achetés en une fois à des projets qu’on ne paye même presque plus, du moins directement. Et au milieu, tous les demis ajouts, les mises à jours Day One, les cosmétiques en pagaille jusqu’à des jeux en kit qui changent du tout au tout en une année d’existence. Et tout ce chemin nous mène vers une nouvelle porte qui a sauté plus vite qu’on aurait pu le penser, les NFT.

Avant de rentrer dans le cœur du sujet, petit retour en arrière un peu plus nuancé. C’est vrai, il y a 20 ans et avant, un jeu sortait en une fois, souvent mieux fini que les projets d’aujourd’hui, et on devait attendre une suite des années plus tard pour devoir débourser quelques pièces de monnaie. Le mauvais côté c’est que les développeurs ne pouvaient pas retoucher leur produit une fois celui-ci sur le marché. Pas de mise à jour corrective ou pas de petits ajouts de scénario. Il n’y a donc pas que du mauvais avec les changements que nous avons vécu.

Si on refait l’historique, on a d’abord vu arriver les mises à jours gratuites de correction, puis les DLC payant, l’arrivée du free-to-play plus ou moins en parallèle des microtransaction, tout ceci convergeant vers les Game as Service et leur pass saisonniers (que vous connaissez plus sous le nom de season pass). Et encore, je vous passe les pass en ligne qui n’auront pas vécu longtemps. La dernière indignation du public concernait les loot boxes, ces systèmes qui vous offrent au hasard des améliorations pour votre jeu, l’indignation portant surtout sur l’utilisation d’argent sonnante et trébuchante contre ces pochettes surprises.

Pour les éditeurs, ces changements de modèles économiques servent surtout à lisser les revenus. C’est le problème des secteurs artistiques, ils ne rentrent de l’argent que lorsqu’il y a une production terminée en face et ce n’est pas un modèle très stable pour un business. Avoir des rentrées, même plus petites, de manière régulière est donc un point très important, notamment vis-à-vis des investisseurs sur les marchés financiers. Et ces dernières années, les grosses entreprises du jeu vidéo se sont avant tout attelées à satisfaire les marchés plutôt qu’à se préoccuper des joueurs.

Et dans ce contexte, voilà que les NFT émergent dans leur coin. Pour faire simple, les NFT sont des certificats numériques d’unicité dont l’authenticité peut être prouvée grâce à l’utilisation de la technologie de la blockchain. C’est donc un moyen de prouver le caractère unique d’un élément purement numérique, ce qui est déjà utilisé depuis longtemps pour créer des monnaies virtuelles comme le Bitcoin. Et des objets dont on peut prouver l’unicité, ce sont des objets sur lesquels on peut mettre une valeur financière, que ces objets soient réels ou virtuels.

Si les NFT existent depuis plusieurs années, ils ont décollé réellement ces derniers mois, dans plusieurs domaines, du sport aux arts, en passant donc par le monde du jeu vidéo. Ubisoft a été le premier éditeur a dégainer sur le sujet en se prononçant pour son inclusion, ce qui ne nous a pas trop surpris vu les positions de l’éditeur français ces dernières années. Ce qui nous a plus surpris, c’est que le reste de l’industrie s’est mise en ordre de marche quelques semaines plus tard pour adoubé les NFT. Et même si les développeurs se sont plutôt prononcés contre, soyez sûr que nous allons voir ces petites bêtes arriver entre nos mains plus vite qu’on le pense.

Ubisoft a déjà lancé sa propre plateforme pour pouvoir échanger des NFT de ses jeux. Dans les faits, cela signifie que les objets que vous achèterez contre microtransaction auront maintenant un certificat d’authenticité considéré comme inviolable et pourront donc être revendu contre argent sonnant et trébuchant. Votre super fusil ne vaudra plus quelques milliers de crédits en jeu, il vaudra quelques euros sur une plateforme dédiée. Et de là arrive la spéculation sur le cours du prix des objets car ce prix n’a pas de résonance réelle, c’est simplement une valeur dépendante de l’état d’un marché à un instant donné.

Cette spéculation désordonnée, on la voit dans l’utilisation des NFT hors du monde du jeu vidéo. Des cartes de joueurs de football virtuelles ou des clips vidéos de basket-ball s’échangent parfois contre quelques milliers d’euros, pour des objets qui n’ont absolument aucune utilité. C’est ramener la folie des bourses financières entre les mains de chacun, certains y voient la possibilité de devenir Crésus, la plupart finiront surtout ruinés.

L’arrivée des NFT dans le jeu vidéo, c’est donc l’arrivée de la spéculation avec de vrais euros dans nos instants de divertissement. Regardez ce qu’il se passe déjà aujourd’hui avec un projet comme Fortnite, accessible en free-to-play mais dans lequel quelques gamins y dépensent des fortunes simplement pour avoir un personnage aux dernières couleurs à la mode. Avec les NFT et l’espoir de s’enrichir, c’est un tout autre niveau de folie qui peut arriver, et qui n’est pas souhaitable, rien qu’en termes d’image pour le jeu vidéo.

Côté gameplay, ces NFT n’apporteront rien de bien car on parle ici d’investir forcément de l’argent réel. Si cela peut rendre les moments plus forts, comme nous le font croire les publicités pour les paris en ligne, c’est surtout une ligne rouge qui change l’ambiance globale de nos parties. On ne joue plus pour s’amuser, on joue pour de l’argent, qui peut-être déjà en manque chez certains.

Alors, pourquoi inclure un élément qui paraît si destructeur ? Ubisoft serait-il dans une tactique de suicide déguisée ? La réponse à tout cela, c’est encore l’argent. Dans la mise en place d’un système du genre, c’est le gestionnaire du système qui s’en met plein les fouilles. En échange d’un serveur et d’une gestion de la blockchain sécurisée, l’éditeur met en vente des pièces numériques qui sont de valeur complètement aléatoire. Ou plutôt, des objets qui ne valent rien à construire ou presque, et qui peuvent être achetés des dizaines ou des centaines d’euros. La rentabilité est totale comme elle ne l’a jamais été avec un autre produit au monde, avec beaucoup moins de risque que les placements financiers.

On en revient au début de ce billet où j’évoquais le besoin d’avoir une source de revenu pérenne sur la distance. Avec le lancement des NFT, il n’y a presque plus besoin d’avoir de jeu pour générer de l’argent. Bien sûr, les objets que vous achèterez pourront avoir une utilité dans certains jeux, une voiture pour Need for Speed ou une arme pour Ghost Recon. Mais je parie que des contreparties intégrées au jeu sans NFT seront accessibles à tout le monde, peut-être sans fioritures cosmétiques. Tant qu’aucun studio n’essaiera d’abuser avec du “NFT-to-win”, le système ne sera pas trop contesté et pourra continuer à engranger des sous.

C’est donc l’arrivée de la spéculation financière en échange d’une source de revenus stable et abondante, la balance paraît déséquilibrée pour le joueur. Soyez sûr qu’on nous ressortira l'argument que cet argent servira à financer des projets plus créatifs et moins rentables, un argument qu’on nous a servi pour justifier les Call of Duty et autres Assassin’s Creed tous les ans. Et depuis 10 ans, on ne peut pas dire qu’Ubisoft ou Activision aient converti ces euros en projets marquant ou ne serait-ce qu’innovants. 

La seule consolation, c’est de se dire que cette nouvelle lubie passera, comme tous les autres de ces 20 dernières années. Mais je ne vous cache pas que je ne suis pas très optimiste parce qu’on est peut-être arrivé au dernier système, celui qui remplace tous les autres, en pire. On se consolera quand même avec des jeux indépendants qui sauront rester créatif, et rester des divertissements, ni plus, ni moins.

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